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Art & designLa Chronique de Jacinthe

Pierre Sabatier, artiste monumental

By 11 juin 2024juin 12th, 2024No Comments

par Jacinthe Gigou

Regarder une sculpture de Pierre Sabatier (1925-2003), c’est plonger dans un monde onirique, empreint de cosmos et de nature céleste. Un artiste tombé dans l’oubli, qui a pourtant longtemps accompagné l’architecture moderne en Europe et au-delà, dans la seconde moitié du 20e siècle. Disparu en 2003, ce sculpteur prolifique est remis à l’honneur dans une monographie substantielle, aux Editions de l’Amateur.

Pierre Sabatier travaillant sur l’un des panneaux des Rocheuses, 1979, pour le hall de la Selrik House à Calgary, Canada. Cabinet d’architecture WZM.

Cosmogonie

Les installations monumentales de Pierre Sabatier évoquent des surfaces lunaires ou martiennes, voire des étoiles en formation ; le Big Bang. Martelé, ciselé, poli, brûlé, le métal – matériau de prédilection de l’artiste – devient un immense champ d’expérimentation, un laboratoire. Traités par le feu ou l’acide, le laiton, l’étain et le cuivre s’oxydent, laissant apparaître des formes tantôt organiques, tantôt biomorphes ou abstraites. « J’ai le souvenir de l’effervescence dans l’atelier de mon père » confie Damien Sabatier, fils de l’artiste. « Le côté Vulcain, les étincelles, la fumée, la dizaine de personnes qui travaillait avec lui… Et le ballet des camions et des containers qui conduisaient les pièces au bout du monde, au Canada ou en Arabie Saoudite. » se souvient-il. Une œuvre révélatrice de cosmogonie, la création du monde, qui semblait fasciner l’artiste tant pour l’aspect tangible – la transformation de la matière – que pour la dimension spirituelle. Ce caractère immatériel est lisible dès le titre de ses œuvres, le Buisson Ardent, l’Arbre de lumière ou encore Les Piliers Célestes. Cette dernière installation de 1969 se situe à la Royale Belge, actuel Mix, à Bruxelles. Des cloisons de laiton travaillées aux acides qui forment paravent à l’auditorium de l’ancienne compagnie d’assurances. L’œuvre, céleste, rappelle aussi la forêt, en écho à la forêt de Soignes, qui borde les lieux. En regardant les pièces de Sabatier, on pense évidemment à des contemporains comme Alberto Buri, François Stahly ou encore Victor Vasarely.

Pierre Sabatier au travail dans son atelier.

Détail de l’espace sculpté Les Rocheuses au Canada.

Les Piliers Célestes de la Royale Belge, 1969

Terre de feu

En 1925, Pierre Sabatier naît dans la campagne en Auvergne, à Moulins. Issu d’un père ingénieur féru de mécanique et d’une mère artiste passionnée de culture, le jeune homme reçoit très tôt le goût de la matière et de la création. La terre des volcans constitue le décor idéal pour inspirer le futur artiste. Bac en poche, il part à Paris étudier aux Arts décoratifs puis aux Beaux-Arts, à la fin des années 1940. Il découvre Les Nymphéas de Monet, lit Les Fleurs du Mal de Baudelaire et Les Pensées de Pascal, qui nourrissent sa spiritualité. Passionné depuis l’enfance par l’Egypte et les temples assyriens, Sabatier révèle un attrait inaltérable pour la monumentalité. Le Corbusier fait aussi partie de ses inspirations : « sortant de mes impressionnistes qui, à Moulins, paraissaient à l’extrême pointe du Modernisme, je suis tombé sur l’art monumental du Corbusier » confiait-il dans une revue, en 1973. Après une première période consacrée à la céramique, le créateur se lasse du joint entre les carreaux, métaphore des limites imposées à sa pratique. Dans les années 60, il ouvre la voie vers un medium libérateur : le métal. A une époque où l’homme conquiert la Lune, l’espace devient une source d’inspiration inépuisable pour de nombreux artistes. En résonnance avec les mouvements américains de l’action painting, Sabatier crée sa propre technique : la fresque aux acides.

Panneau mural en laiton oxydé, repoussé et ouvragé, 1968, salle de réception de l’hôtel de ville de Grenoble. Architecte Maurice Novarina.

Détail du mural claustra en étain sur cuivre pour la tour Les Poissons de l’Union des assurances de Paris à la Défense, 1971. Architecte Henry Pottier.

Façade du siège social de Rochas, Paris 8

Le roi du 1%

En 1951, la France adopte une politique d’intégration des arts à l’architecture, en réservant 1 % du montant des travaux d’un bâtiment public à la commande d’œuvres d’art. Cette « loi du 1% artistique » est tout d’abord instituée dans l’Education Nationale avant d’être étendue aux autre ministères, si bien que chaque nouvel établissement scolaire se voit financer la création d’une œuvre d’art. Depuis plus de 60 ans, plus de 12 300 œuvres ont ainsi été réalisées, permettant d’offrir une collection d’art accessible à tous sur le territoire français. Par la typologie des bâtiments retenus (écoles, hôtels de ville, sièges sociaux, commissariats …) le 1% atteint un public peu familier des musées. Parmi les artistes notoires ayant œuvrés dans ce cadre citons Calder, Buren ou Orlan. Dans un article du Monde en 1963, on peut lire : « le 1 % n’a pas été créé pour donner du travail aux  » artistes pauvres « , comme a pu le dire le ministre, mais pour offrir à tous les artistes une chance de s’employer en concourant à l’embellissement de bâtiments publics, selon la vieille tradition du mécénat d’État. » Grâce à cette loi, Sabatier a pu réaliser son rêve d’art monumental. Surnommé « le roi du 1% », il remporta de multiples commandes notamment au nouveau quartier de La Défense à Paris, où il s’intègre dans les halls des tours. Des projets main dans la main avec les architectes modernes de l’époque, qui le conduiront partout en France mais aussi en Allemagne, au Canada, en Arabie Saoudite, en Irak et au Cameroun. Mais pourquoi ce succès devant les autres artistes ? « Probablement sa force de conviction » explique son fils. Et c’est convaincu de l’importance de l’intégration des arts dans l’architecture, que Sabatier adhère en 1966 au Mur Vivant, un mouvement doublé d’une revue qui envisagent une synthèse des arts au service de l’architecture. Parmi les membres : les architectes Maurice Novarina et Le Corbusier. En 1972, à l’occasion du lancement du parfum Audace, Rochas lance un concours pour la façade de son nouveau siège social dans le 8e , à Paris.  Elle devait représenter l’audace de la marque, laisser passer la lumière naturelle et avoir un caractère éphémère pour se renouveler. Sabatier remporta le concours avec une proposition très audacieuse : représenter les effluves du parfum, florales, en tubes de PVC thermoformés.

«La Sidérolite» (1995-2001) à Aurouër, Auvergne

Laboratoire d’alchimie

C’est sur ses terres d’enfance, dans le village d’Aurouër près de Moulins que Pierre Sabatier installa son atelier, au milieu des étangs et des bocages. Une relation intime avec la nature, essentielle pour l’artiste qui rapporte de ses promenades des bois fossiles, pierres et autres « objets à réaction poétiques », comme les appelaient Le Corbusier. Près de l’atelier, au milieu d’un étang, se trouve son œuvre ultime : La Sidérolite (1995-2001). Une sorte de météorite-refuge qui aurait atterri sur l’eau, constituée de milliers de tubes en inox. L’œuvre, pouvant accueillir une seule personne, invite à observer le monde, fragmenté par les tubes. Dans ses notes sur la pièce, l’artiste écrivait : « C’est une invitation au voyage, à la méditation « d’où venons-nous, où allons-nous ? » ? Au cœur de cette météorite d’Inox, le temps s’arrête. Le bruit du monde nous est transmis en résonance ; elle devient une cellule de méditation et de recueillement. » En écho à l’extrait des Pensées de Pascal qu’il aimait à citer : «  Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie », elle offre un voyage suspendu, une mécanique céleste, qui nous élève jusqu’à atteindre la spiritualité. 

Pierre Sabatier, Editions de l’Amateur, 2024, avec les contributions d’Anne Bony, Axelle Corty, Frédéric Migayrou et les photographies de François Hallard et Pierre Sabatier.

JACINTHE GIGOU

© Morgane Delfosse

Historienne de l’art et de l’architecture, Jacinthe Gigou travaille depuis vingt ans sur la valorisation et la diffusion de l’architecture moderne. Elle a travaillé comme curatrice au CIVA et directrice de l’agence patrimoniale Arkadia à Bruxelles jusqu’en 2020. Elle a co-créé le Brussels Art nouveau & Art Deco Festival et la Brussels Biennale of Modern Architecture. En 2021, elle fonde Modernista, une plateforme dédiée au Modernisme belge. En parallèle, elle a une activité de journaliste d’architecture et de critique pour différents médias, et a co-écrit le livre 150 houses you need to visit before you die.

Instagram : @modernista.be