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La Grande-Motte : une mystérieuse Cité d’Or

By 20 mars 2026avril 15th, 2026No Comments

par Jacinthe Gigou

Il y a plus de 50 ans, sur les terres hostiles des marais de Camargue, un architecte audacieux, Jean Balladur, dessina La Grande Motte et ses emblématiques pyramides. Longtemps décriée pour son esthétique bétonnée, la cité des sables s’est progressivement muée en écrin de verdure. Bienvenue en utopie réalisée.

© Caroline Geolle, Office de Tourisme de La Grande-Motte

Eden, Poséidon, Le Temple du Soleil, Capri, Bali… Autant de noms divins et de destinations idylliques qui baptisent les immeubles de la ville. Le décor est planté : nous ne sommes pas dans une ville traditionnelle. La Grande Motte, c’est l’histoire d’un rêve exaucé : celui de bâtir une ville de toute pièce à partir du néant, où chacun viendrait s’y ressourcer. Mais comment attribuer une histoire à une ville nouvelle ? C’était le défi de l’architecte, qui y répondit par une architecture monumentale doublée d’une trame verte puissante, devenue iconique. Une cité végétale dotée d’un urbanisme solaire, oscillant entre souvenir d’un passé ancestral et utopie d’un futur fantasmé.

© www.e-com-photos.eu – C.Baudot

Vacances pour tous

A l’époque de sa construction dans les années 1960-70, La Grande Motte n’avait pas bonne presse. Elle incarnait la bétonisation du littoral et les clichés du tourisme de masse. Elle fut édifiée durant les Trente Glorieuses, dans le cadre de la mission Racine créée en 1963, qui visait l’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon. Initiée par le gouvernement Pompidou sous l’impulsion du général de Gaulle, cette mission a joué un rôle clé dans l’essor du tourisme de masse destiné aux classes populaires. Aux côtés de La Grande Motte seront aménagées les stations de Port Camargue, Le Cap d’Agde, Gruissan, Port Leucate, Port Barcarès et Saint-Cyprien. Des chantiers titanesques, qui entraînent la construction de nouveaux ports, routes et autoroutes, aéroports… Infesté de moustiques, le littoral languedocien se voit assaini par des opérations d’assèchement, de démoustication et de désalinisation. Mais La Grande Motte se distingue de ses voisines par sa création ex-nihilo, à l’image de deux autres villes à l’époque : Brasilia, la capitale du Brésil construite par Oscar Niemeyer en 1960, et Chandigarh en Inde, édifiée par Le Corbusier en 1966.

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, GrandPalaisRmn Georges Meguerditchian

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, GrandPalaisRmn Georges Meguerditchian

Un humaniste aux commandes

Après des études de philosophie et lettres en Khâgne à Paris, où il aura pour professeur Jean-Paul Sartre, Jean Balladur (1924-2002) se tourne vers l’architecture. Sa formation littéraire est un vecteur d’humanisme dans son architecture, pensée autour de la place de l’homme dans la société. Il continuera à écrire tout au long de sa vie, principalement sur l’architecture et la ville. « Si j’étais Dieu, je me méfierais des architectes ! Ils sont les instruments subversifs du projet secret de l’espèce humaine : reconstruire le Paradis Perdu » écrivait-il au sujet de La Grande Motte. De 1963 à 1992, il sera l’architecte et urbaniste en chef de la ville, son compositeur. Il subit les critiques de ses pairs et du public, qui la surnommeront « La Grande Moche » ou encore « Sarcelles-sur-Mer ». En cause, l’usage massif du béton et l’architecture de pyramides, jugée trop décorative et à l’encontre des principes de la modernité. Mais Balladur croyait en son modèle, quitte à s’attirer les foudres de ses pairs. « Je cherchais à planter un décor heureux, c’est-à-dire libre du présent comme du passé. J’embrassais l’hérésie » confiait-il dans un entretien.

© Caroline Geolle, Olivier Meynard – Office de Tourisme de La Grande-Motte

Culte du soleil et du végétal

« La Grande Motte est en quelque sorte un lieu saint. Les hommes et les femmes viennent y adorer le soleil. » disait Jean Balladur. La région présente en effet deux atouts majeurs : un soleil quasi omniprésent, et la mer. Dans son programme, Balladur rend hommage aux éléments, tout en s’inspirant de différents modèles qu’il a visités : Brasilia en 1962, l’Egypte et le Mexique, plus spécialement les pyramides tronquées de Teotihuacan. Il s’inspire aussi des immeubles à gradins d’Henri Sauvage à Paris et on repère également les audaces architecturales de Le Corbusier et l’esthétique de Mies van der Rohe. Evocatrices d’un passé ancestral, les pyramides apportent une histoire à la ville créée de toutes pièces. Si cette forme inédite et audacieuse suscite la critique, pour Balladur la pyramide évoque la dune, habillant en douceur l’horizontalité du littoral, contrairement aux immeubles-tours, trop radicaux. Elle offre des vues sur l’environnement maritime et montagneux, le Pic Saint-Loup et les Cévennes en toile de fond. Il les oriente de sorte que chaque appartement puisse bénéficier d’une terrasse ensoleillée et de la vue mer, comble du luxe. 

© www.e-com-photos.eu – C.Baudot

Pour compléter le bâti, Balladur s’associe avec le paysagiste Pierre Pillet qui réalise un travail colossal : 36 000 arbres sont plantés, plaçant l’écologie au centre des préoccupations du projet, ville verte avant l’heure. Outre un environnement vert, ce maillage protège la ville des agressions du sel et du vent. Mais il aura fallu des dizaines d’années pour jouir pleinement de cet aspect végétal, le temps pour les pins parasols, les tamaris, les lauriers, et autres essences d’arriver à leur apogée. A ce jour, aucune station du littoral européen n’offre une telle présence végétale.

© Olivier Meynard – Office de Tourisme de La Grande-Motte

Art total

La diversité formelle des bâtiments atteste de l’inventivité sans marges de Balladur. La variété des détails graphiques des balcons et des loggias – la modénature – crée un effet vibrant sur les façades, un exemple rare d’architecture cinétique, évoquant les tableaux de Vasarely. La pluralité des effets plastiques s’harmonise dans une grande homogénéité architecturale, qui donne son identité à la ville. Les multiples jeux de pleins et de vides, les larges allées piétonnes, l’attention portée au mobilier urbain, les nombreux îlots de verdure et la voiture reléguée à l’arrière-plan, tout cela fait de La Grande Motte un havre de paix, et une oeuvre d’art total. La ville du soleil offre un décor de cinéma empli de symboles, de voyages et d’ésotérisme. Aujourd’hui, revival des années 1960-70 oblige, les amateurs d’architecture et de vintage se marient au public familial et populaire, faisant de la Grande Motte une ville pour tous, comme son souhait originel.

© Jean Paul Artières – Office de Tourisme de La Grande-Motte

JACINTHE GIGOU

© Morgane Delfosse

Historienne de l’art et de l’architecture, Jacinthe Gigou travaille depuis vingt ans sur la valorisation et la diffusion de l’architecture moderne. Elle a travaillé comme curatrice au CIVA et directrice de l’agence patrimoniale Arkadia à Bruxelles jusqu’en 2020. Elle a co-créé le Brussels Art nouveau & Art Deco Festival et la Brussels Biennale of Modern Architecture. En 2021, elle fonde Modernista, une plateforme dédiée au Modernisme belge. En parallèle, elle a une activité de journaliste d’architecture et de critique pour différents médias, et a co-écrit le livre 150 houses you need to visit before you die.

Instagram : @modernista.be