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Dragon Hill, un rêve sur la Riviera signé Jacques Couëlle

By 28 août 2026No Comments

par Jacinthe Gigou

La French Riviera, une promesse de soleil, de mer azur et de liberté. Dans les années 1960, la région attire une clientèle huppée, aimantée par sa lumière et ses couleurs. Pour elle, Jacques Couëlle imagine des maisons aux formes organiques, à rebours des cubes modernes de l’époque. Trente ans après la disparition du créateur, l’une d’elles est devenue une résidence d’artistes, Dragon Hill. Visite exclusive.

Rendez-vous donné près de Cannes, au hameau de Castellaras-Le-Neuf, à Mouans-Sartoux. Avant de pénétrer le domaine privé, il faut montrer patte blanche, puis parcourir les allées sinueuses et arborées jusqu’à destination. Un portail en métal martelé estampillé Dragon Hill glisse lentement, laissant apparaître une étrange maison aux formes organiques, implantée dans un vaste jardin paysagé. A l’arrière-plan : les lignes de crêtes du massif de l’Estérel répondent à celles de l’arrière-pays grassois, tandis que la baie de Cannes scintille au loin. Un décor hors norme et empli de poésie, pour une maison qui l’est tout autant.

Maison-paysage

Passé le portail, nous découvrons dans le parc des sculptures signées d’artistes internationaux : Carlo Cruz Diez, Antony Gormley, Paul McCarthy, le duo Martine Feipel et Jean Bechameil. Puis la maison, aux lignes sinueuses, couverte d’une toiture ondulante dont les lignes se fondent avec l’horizon. Elle pourrait presque disparaître dans son environnement, tant elle s’y insère. Il s’agit d’une maison-paysage, comme l’appelait son architecte, Jacques Couëlle (1902-1996). Une synergie entre architecture et nature, au cœur des enjeux actuels. « Il en résulte une poésie, un narratif, très éloquents et rares. Ses aspects répondent aux questionnements du 21e siècle, comme l’écologie, l’environnement et le respect des sites » évoque Maxime Combot, le directeur des lieux. En entrant à l’intérieur, on se sent enlacé, grâce aux plafonds courbes et bas de la villa, qui rappellent l’habitat primitif, la caverne. Mais ici, la grotte se fait cocon douillet, agrémentée d’un mobilier courbe aux couleurs claires, qui répond parfaitement aux lignes organiques de la demeure. « Chaque année, nous mettons à l’honneur un designer pour aménager les espaces communs. Cette fois, nous avons donné carte blanche à Olivia Cognet, une céramiste qui s’est installée dans l’ancien atelier de Roger Capron à Vallauris, participant à la redynamisation du village », poursuit Maxime Combot.

Avec une grande sensualité, la villa se love sur elle-même et s’enroule autour d’un patio central abritant un jardin intérieur. Là, une gargouille monumentale épouse un mur, laissant s’écouler un mince filet d’eau dont la sonorité donne une voix à la maison. Couverte de feuilles de plomb martelé, la structure montre des effets de patine qui rappellent la roche érodée. Les murs, enduits d’un épais crépi blanc, donnent à cette sorte de caverne fantastique un aspect rustique et rassurant. De profil courbe, ils enveloppent davantage qu’ils ne délimitent. Chaque ouverture, irrégulière, cadre le paysage comme un tableau. Certaines sont ornées de vitraux épais, des blocs de verre coloré sertis de béton, tandis que d’autres sont habillées de ferronneries dont le dessin évoque des épines ou des ronces, comme pour protéger les lieux d’éventuels envahisseurs. Celles-ci sont l’œuvre du ferronnier François Thévenin, fidèle collaborateur de Couëlle. Ici, rien n’est standard, tout est réalisé sur-mesure. Jusqu’aux poignées, faites à partir de terre glaise serrée à la main puis fondue en bronze. La maison apparaît telle une œuvre d’art total, elle évoque une réinterprétation du style Art nouveau. Et pour cause, Jacques Couëlle s’est formé auprès d’un des paysagistes du Parc Güell à Barcelone, d’Antoni Gaudi. Un ancrage précoce à la courbe et au paysage, fondateur de son parcours.

L’architecte des milliardaires

Cette villa fait partie d’un projet fou. En 1926, alors âgé de 24 ans, Couëlle reçoit la commande d’un américain amateur d’art, qui rêve d’un château aux allures médiévales. Le jeune architecte édifie un château pastiche, à partir d’éléments glanés de constructions anciennes. Trente ans plus tard, un promoteur et un banquier lui commandent la transformation du château en hôtel club et la construction, en contrebas, d’un village sécurisé de 86 résidences secondaires, en style néo-provençal. Le calme et l’exclusivité du site attirent une clientèle fortunée du monde entier, dont le prince Karim Aga Khan IV, qui sera le premier acheteur. En 1962, ce même promoteur lui propose de poursuivre la création, avec un lotissement de 50 maisons supplémentaires : Castellaras-Le-Neuf. Couëlle a alors plus de 60 ans et marque un tournant fondamental dans sa carrière, avec la construction des maisons-paysages, l’aboutissement de ses recherches de toute une vie. Mais faute d’acquéreurs, seules cinq villas verront le jour, dont celle-ci, la « Villa 1 », la maison témoin du projet. Evoluant dans les sphères de la haute société internationale, Jacques Couëlle reçoit l’étiquette d’« architecte des milliardaires ». Pour eux, il conçoit une centaine de châteaux, maisons, résidences secondaires et jardins à travers le monde. Avec un dénominateur commun : l’idée d’évasion.

Sculpteur d’architectures

Passionné d’archéologie et d’art roman, Jacques Couëlle (1902-1996) est aussi un grand observateur de la nature et des habitats animaliers : terriers, cavernes ou coraux, qui influencent ses constructions. Sa technique est artisanale, il modèle ses projets à la main, à la manière d’un sculpteur, en réalisant des maquettes d’argile et de fils de fer. Chez Couëlle, la maison n’est jamais une machine à habiter mais une coquille protectrice. « Mes maisons sont des êtres vivants. Elles ont un système nerveux, un estomac, des intestins et un cœur » expliquait-il. Pour les concevoir, il utilisait une technique bien à lui, qu’il appelait le « test de Tristan ». Il recouvrait le terrain de sable et dessinait grossièrement l’emplacement des futures pièces. Puis il demandait à ses clients de mimer leurs déplacements dans leur futur domicile. Les traces laissées dans le sable devenaient alors la matrice du projet. Un système empirique, laissant une large place à l’improvisation. Couëlle est ainsi le pionnier du mouvement d’architecture organique qui se met en place dans les années 60, avec plusieurs protagonistes comme le couple Pascal Haüsermann et Claude Costy ou Pierre Szekely. Mais aussi Antti Lovag dont il fut le professeur, le créateur de l’incroyable Palais Bulle acquis par le couturier Pierre Cardin, en 1992. S’il modelait ses maisons comme des sculptures, Couëlle a toujours refusé l’étiquette d’architecte-sculpteur et se revendiquait artiste. Son dernier projet, à la fin des années 1980, est construit pour le couple Bettencourt. Une maison coquillage située sur l’île d’Arros, aux Seychelles.

60 ans après sa construction, Dragon Hill continue de défier les modes. À l’heure où l’architecture cherche à renouer avec le paysage plutôt qu’à le dominer, la vision de Jacques Couëlle paraît étonnamment actuelle. Derrière ses formes libres et ses courbes organiques, la maison rappelle une idée simple : habiter, c’est d’abord trouver refuge. Aujourd’hui, ce refuge n’abrite plus les estivants de la Riviera des sixties, mais une nouvelle génération de créateurs, perpétuant son esprit expérimental et libre.

© Photos Elodie Gutbrod

JACINTHE GIGOU

Jacinthe Gigou est historienne de l’art et de l’architecture, spécialisée dans le patrimoine moderne. Installée à Bruxelles depuis plus de vingt ans, elle œuvre à la valorisation et à la diffusion de l’architecture du 20e siècle à travers des projets curatoriaux, éditoriaux et culturels. Après avoir dirigé l’agence patrimoniale Arkadia, elle fonde en 2021 Modernista, plateforme dédiée au modernisme belge. Elle collabore régulièrement avec différents médias en Belgique et à l’international, et a publié plusieurs ouvrages consacrés au modernisme et au brutalisme, dont Bruxelles moderniste (Racine, 2025), Brutalism in Belgium (Prisme, 2024). Elle est également attachée aux relations extérieures à la Faculté d’architecture La Cambre Horta (ULB).

Instagram : @modernista.be