En 1967, l’architecte Fernand Boukobza livre dans le 8ème arrondissement de Marseille sa première réalisation, un édifice de 221 logements situé non loin de la Cité Radieuse avec laquelle il dialogue. Soixante ans après son inauguration, Le Brasilia, dont le nom évoque sans détour la capitale brésilienne pensée par Oscar Niemeyer et Lúcio Costa, s’est imposé comme une œuvre majeure dans la carrière de son concepteur. L’édifice est labellisé « Patrimoine du XXe siècle » depuis 2000.
© Détail de la façade sud, Pierre Quintrand
Au milieu des années 1950, le promoteur-constructeur Georges Laville souhaite implanter un immeuble de logements sur un terrain à proximité de la Cité Radieuse, dans le secteur sud-est de la ville de Marseille qui, depuis la mise en place du Plan directeur d’urbanisme de 1949, appartient au domaine dit de la « ville verte ». Son règlement privilégie les édifices à faible emprise spatiale, hauts et espacés, afin de protéger la couverture végétale des grandes propriétés, et ainsi éviter leur morcellement.
Cette commande, comme tant d’autres à la même période, répond au manque évident de logements dans le département des Bouches-du-Rhône, marqué par une importante croissance démographique. Si les 13ème, 14ème et 15ème arrondissements sont essentiellement alloués à la réalisation de logements sociaux, la situation est très différente pour les 8ème, 9ème, 10ème et 12ème arrondissements, dominés par la commande privée. Le Brasilia s’inscrit précisément dans cette dernière catégorie.
Le projet, malgré son ampleur certaine, est confié à un jeune architecte marseillais, tout juste diplômé, du nom de Fernand Boukobza. Ce choix, certes surprenant, trouve une explication dans le lien déjà tissé entre l’architecte et le promoteur, qui s’étaient rencontrés dans l’agence d’André Devin, au moment de la conception du Sulfur City, commandé par Georges Laville et sur lequel avait travaillé Fernand Boukobza, en tant qu’élève architecte.
© Façades sud, nord et ouest, L’Architecture Française, n°305-306, 1967-1968
Une réinterprétation de l’Unité d’habitation
Fernand Boukobza opte ici pour un segment incurvé de vingt étages, orienté nord/sud, permettant un important déploiement de la façade convexe côté sud. Le Brasilia tourne ainsi le dos à la Cité Radieuse, orientée est/ouest.
L’intérêt de l’édifice réside précisément dans les rapports qu’il entretient avec cette célèbre voisine, qu’ils soient analogues ou divergents. En effet, l’architecte, tout en se singularisant, témoigne à de nombreuses reprises de l’influence de Le Corbusier sur son travail. De la Cité Radieuse, il reprend notamment le principe de la barre sur pilotis, les appartements traversants en duplex, distribués par une coursive intérieure, les rangées de châssis vitrés, les loggias, l’escalier de secours latéral, de même que la présence de commerces.
© Détail de l’escalier de secours, Pierre Quintrand
Une véritable autonomie s’affirme néanmoins dans le traitement de ces éléments, à commencer par la forme arquée/cintrée de l’édifice, qui contraste avec la trame orthogonale de l’Unité d’habitation. Les commerces sont désolidarisés de l’immeuble lui-même, placés dans un volume autonome circulaire. Ce dispositif limite la venue dans l’immeuble de personnes non résidentes, tout en assurant un lien direct avec la rue.
L’escalier de secours, quant à lui, n’est pas limité à sa dimension fonctionnelle, mais s’affirme comme un véritable objet sculptural, doté d’une plus grande souplesse, à l’instar de celui que réalisera quelques années plus tard André Bloc pour la Maison de l’Iran de la Cité internationale universitaire de Paris (1961-1969, arch. : Claude Parent). Desservant un niveau sur deux, il se déploie en double révolution, autour de deux noyaux parallèles, de hauteur et d’épaisseur différentes.
© Plans d’étage au niveau des séjours et des chambres, L’Architecture Française, n°305-306, 1967-1968
Une référence aux Métabolistes japonais ?
L’émergence des noyaux au-delà des volées d’escalier, l’absence de couronnement et la variation de hauteur confère une dynamique évolutive à l’édifice, pensé comme une entité capable de s’étendre vers le ciel à l’infini. Par ce procédé, sans doute Fernand Boukobza vise-t-il à compenser l’amputation d’un tiers de la hauteur de l’édifice, destiné à atteindre, à l’origine, les 106 mètres.
Ce mouvement ne se limite pas à l’escalier de secours mais concerne également le corps de l’édifice et ses développements horizontaux. En effet, les abouts de poutres des douze pilotis, largement saillants, prolongent la structure et la mettent en scène. Il en est de même pour les rambardes des loggias, marqués de petits éléments rectangulaires en saillie. Par ces insertions, Fernand Boukobza dialogue avec le courant des architectes Métabolistes japonais, ces derniers considérant à l’époque l’architecture – à l’image de la société humaine – comme « un processus biologique », un organisme soumis au renouvellement cellulaire, au développement continu. Une comparaison peut être ainsi faite avec le Centre culturel des Presses et télécommunications de Yamanashi (1961-1966), réalisé par Kenzo Tange et présentant lui aussi des dais de béton en saillie.
© Détail de la façade sud et de l’escalier de secours, Pierre Quintrand
Fernand Boukobza
Fernand Boukobza (1926-2012) architecte né à Sousse, en Tunisie et décédé à Marseille, s’est formé à l’École régionale d’architecture de cette même ville, où il entre en 1946. Diplômé en 1956, il s’inscrit à l’Ordre régional des architectes et s’attèle à la conception du Brasilia. Les honoraires ainsi tirés lui permettent de développer son activité, depuis son agence, qu’il installe à la Cité Radieuse (local I, 3e rue). Il conçoit ainsi plusieurs programmes privés, tels que la Synagogue Tiféreth Israël, l’édifice d’enseignement de La Cadenelle, le siège de la Compagnie Fruitière ou encore de nombreuses maisons particulières. Côté logement collectif, on lui doit notamment l’ensemble de La Castellane, sur lequel il travaille avec les architectes, Pierre Mathoulin, Pierre Meillassoux et Pierre Jameux.
Parallèlement à son activité libérale de praticien, Fernand Boukobza enseigne à l’Unité pédagogique d’architecture de Marseille de 1971 à 1990 et s’implique dans les réseaux professionnels locaux. Il adhère notamment au Syndicat des architectes des Bouches-du-Rhône, et participe aux débats qui entourent la profession.
© Détail de la façade nord, Pierre Quintrand
Capucine Rigoigne