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Carlo Scarpa : God is in the details

By 17 avril 2026No Comments

par Jacinthe Gigou

Une formule sur mesure pour Carlo Scarpa, ce maître de l’ombre et de la lumière, qui a fait du détail un véritable langage. Architecte inclassable, méconnu de son vivant, il suscite un intérêt croissant ces dernières années. Alors qu’à Venise, un nouveau lieu s’ouvre aujourd’hui au public, retour sur une œuvre sans égale, plus actuelle que jamais.

© Tombe Brion, 1970-1978,  Jacinthe Gigou

Le reflet d’une grille dans l’eau de la lagune, l’éclat de l’or au cœur du béton brut, des marches d’escalier en diagonale : autant de petits riens qui font des grands tout. Ni moderniste traditionnel, ni brutaliste, Carlo Scarpa (1906-1978) est hors catégorie. Son architecture, aussi radicale que raffinée, est à la fois moderne par ses matériaux et profondément cultivée par l’histoire. Un « in betweenness » qui rend ses réalisations inimitables.

Tombe Brion, 1970-1978 © Jacinthe Gigou

L’enfant de Venise

Entre Scarpa et Venise, c’est une longue histoire. Carlo y naît le 2 juin 1906 d’un père professeur et d’une mère couturière. Le savoir et la précision. Deux critères essentiels chez le créateur, que l’on retrouve dans tous ses projets. Porte de l’Orient, carrefour de cultures et d’époques, la Sérénissime constitue une source d’inspiration inépuisable pour Scarpa. Il étudie à l’Académie des Beaux-Arts, dont il sort diplômé dessinateur d’architecture. Il fréquente les lieux emblématiques de la vie intellectuelle vénitienne, comme le Caffè Florian, place Saint-Marc, où il se crée un réseau d’amitiés artistiques. Son talent est précoce : à seulement 21 ans, il devient conseiller artistique des verreries Cappellin à Murano, avant de collaborer avec Paolo Venini. Il crée des objets en verre pendant 14 ans et rendra la firme Venini célèbre à travers le monde.

Showroom Adriano Olivetti, place Saint-Marc à Venise, 1957-1958 © Jacinthe Gigou

En 1942, il endosse un rôle clé pour la ville : celui d’architecte-scénographe de la Biennale de Venise, qu’il occupera pendant près de 30 ans. Il y organise des expositions majeures, comme celle de Paul Klee et Toulouse-Lautrec. Pour la Biennale, il conçoit la nouvelle billetterie des Giardini, une construction légère, sorte de bateau miniature dont la voile fait office de toit. Mais aussi le jardin zen du pavillon italien et le pavillon du Venezuela, un bunker de béton actuellement en restauration. En 1957, Adriano Olivetti, directeur de la société éponyme, lui confie la conception du showroom de la marque sur la place Saint-Marc : « Je voudrais que vous dessiniez une carte de visite pour Olivetti sur la plus belle place du monde. » Bien plus qu’une vitrine commerciale, l’espace devient un manifeste de l’architecture de Scarpa : précision du détail, qualité spatiale, maîtrise de la lumière et des matières. Au total, Scarpa réalise pas moins de 21 interventions à Venise, faisant de la ville son terrain de jeu favori.

Showroom Adriano Olivetti, place Saint-Marc à Venise, 1957-1958 © Jacinthe Gigou

Renaissance

A Venise toujours, sur le Grand Canal, un palais du XVIIe siècle est orné d’une grille au motif scarpien, bien reconnaissable. Il s’agit de la Palazzina Masieri restaurée par Carlo Scarpa dans les années 1960. Longtemps fermée au public, elle connaît aujourd’hui une nouvelle vie grâce à l’installation de la galerie parisienne Negropontes. La récente restauration, menée par les architectes Roberta Bartolone et Giulio Mangano, en collaboration avec l’Università IUAV di Venezia, révèle toute la modernité de l’intervention de Scarpa. Béton apparent, inserts de laiton et de bronze, bois brûlé et préservation de l’enveloppe historique du bâtiment. La galerie instaure désormais un dialogue subtil entre les œuvres qu’elle présente et l’architecture des lieux. Une belle renaissance.

Palazzina Masieri, 1968-1983 © Jacinthe Gigou

Wabi Sabi

Outre Venise, Carlo Scarpa est un fin connaisseur du Japon, avant même d’y voyager. Il s’y rend pour la première fois en 1969 à l’occasion du salon Design of Italian Furniture de Tokyo, organisé par Cassina et scénographié par son fils, Tobia Scarpa. Du Japon, il conserve le goût pour les matériaux naturels, le bois, la pierre et… l’eau, fil rouge de ses projets. Mais aussi le respect du site, le dialogue entre ombre et lumière et le minimalisme.

Parmi ses réalisations empreintes d’influences japonaises, citons le réaménagement et l’extension de la Fondation Querini Stampalia à Venise. Un immense palais du Cinquecento qu’il remodèle dans les années 50. Scarpa dessine une sorte de labyrinthe d’eau et de béton, un dédale chorégraphié qui conduit le visiteur jusqu’à un jardin arrière. Véritable Éden secret, il est agrémenté de multiples bassins et fontaines, de papyrus et de nénuphars. Un petit paradis caché, incroyablement paisible dans ce quartier agité.

Querini Stampalia, 1959-1963 © Jacinthe Gigou

Autre exemple teinté de japonisme : la Tombe Brion située à San Vito d’Altivole, près de Trévise. Au cœur de la campagne du Veneto, Carlo Scarpa conçoit ce mausolée funéraire entre 1970 et 1978 pour la riche famille Brion, des industriels du secteur électronique. D’une surface totale de 2000 m2, il comprend deux sarcophages futuristes pour le couple défunt, un pavillon de méditation et une chapelle, entourés de bassins et de canaux. Considéré comme le chef-d’oeuvre de Carlo Scarpa, cet ensemble d’une beauté rare montre ses vastes connaissances de l’architecture et des arts. Le lieux est truffé de symboles, dont le plus connu est le motif des deux cercles entrecroisés – l’un rouge, l’autre bleu – qui représente le féminin et le masculin unis pour l’éternité. En 2022, le film de science-fiction Dune, Part two a été tourné ici. En 1978, Scarpa meurt dans un accident à Sendai, au Japon. Il est enterré à côté de la Tombe Brion qu’il était en train de finaliser.

Tombe Brion, 1970-1978 © Jacinthe Gigou

Héritage contemporain

« J’ai choisi l’architecture comme une nécessité » raconte Carlo Scarpa dans un entretien filmé en 1972, Un’ora con Carlo Scarpa. Il conçoit l’architecture et le design comme un artisanat d’excellence, où la quête de perfection formelle est constante, jusque dans des détails presque imperceptibles. S’il a enseigné à l’école d’architecture de Venise dès l’âge de 27 ans, son véritable héritage s’est diffusé à travers ses constructions. Il continue à inspirer de nombreux architectes et designers contemporains, comme Tadao Ando, Alvaro Siza ou encore Peter Zumthor. Dans une interview, Ando raconte : « Carlo Scarpa m’a appris que l’architecture n’est pas une question de forme mais de profondeur, celle de l’espace et de la dignité des matériaux. » Pour son projet de reconversion de la Punta della Dogana à Venise, le japonais a incorporé de nouvelles fenêtres et portes le long des rives, habillées de grilles en acier rappelant explicitement celles de la boutique Olivetti. Le Suisse Peter Zumthor explique à son tour : « Scarpa montre que l’architecture est faite d’attention. Attention portée aux matériaux, aux assemblages, à la manière dont les choses se rencontrent. » Dans ses projets comme ceux de Scarpa, l’espace devient une véritable expérience temporelle. Enfin en Belgique, la jeune architecte gantoise Aurélie Penneman a récemment réaménagé un appartement à Knokke avec des sols en mosaïques de verre vénitien inspirés du magasin Olivetti. Le maître italien laisse une empreinte universelle, et touche toutes les générations.

Tombe Brion, 1970-1978 © Jacinthe Gigou

Soucieux du détail, presque maniériste dans son approche, Carlo Scarpa crée des mondes uniques et enchanteurs. Source d’inspiration constante, il invite à une spatialité lente et contemplative, profondément bienfaisante dans notre monde d’immédiateté.

JACINTHE GIGOU

© Morgane Delfosse

Historienne de l’art et de l’architecture, Jacinthe Gigou travaille depuis vingt ans sur la valorisation et la diffusion de l’architecture moderne. Elle a travaillé comme curatrice au CIVA et directrice de l’agence patrimoniale Arkadia à Bruxelles jusqu’en 2020. Elle a co-créé le Brussels Art nouveau & Art Deco Festival et la Brussels Biennale of Modern Architecture. En 2021, elle fonde Modernista, une plateforme dédiée au Modernisme belge. En parallèle, elle a une activité de journaliste d’architecture et de critique pour différents médias, et a co-écrit le livre 150 houses you need to visit before you die.

Instagram : @modernista.be