par Jacinthe Gigou
Il est des maisons mythiques que l’on rêve tous de visiter. Parmi elles, le Palais Bulles à Théoule-sur-Mer, qui conserve du palais l’extravagance et la démesure. Chef-d’œuvre de l’« habitologue » Antti Lovag (1920-2014), il est acquis et achevé par Pierre Cardin dans les années 1990. Septembre 2026 marque l’ouverture d’un musée Pierre Cardin dans son ancienne demeure vénitienne. L’occasion de pénétrer, en exclusivité, dans la propriété préférée du couturier.
Le rendez-vous est pris un chaud matin d’été. Le portail d’entrée métallique en forme de soleil reflète les puissants rayons de l’astre méditerranéen. Peu à peu, les sommets des bulles roses se dévoilent, révélant un enchevêtrement de formes organiques. En toile de fond, la mer bleu azur scintille comme une multitude de diamants. Nous retrouvons Roberto, ancien assistant de Pierre Cardin et actuel gardien de la mémoire du temple. « Bienvenue dans mon bureau », nous lance-t-il en souriant. Et quel bureau… 1.200 m² habitables, 20 pièces, 10 suites, au sein d’un domaine de 8.000 m² de jardins, de terrasses et de bassins, face à la baie de Cannes.
Difficile de savoir où commence vraiment la maison. Ici, pas de façade principale, pas d’angles et encore moins de ligne droite. Les bulles s’imbriquent les unes dans les autres, épousent la pente abrupte de l’Estérel, s’enroulent en grappe autour de trois piscines avec vue mer. À l’intérieur, un long couloir serpente à travers la propriété. Quelques marches absorbent les différences de niveau. Des oculi cadrent un morceau de ciel ou de mer et l’eau des fontaines résonne entre les parois, faisant chanter la maison. On perd rapidement ses repères, « le temps tourne vite ici, c’est incroyable », glisse Roberto.
L’homme qui n’aimait pas les angles
Cette étrange maison aux lignes organiques est l’œuvre d’Antti Lovag. Né en Hongrie en 1920 d’un père russe et d’une mère finlandaise, il étudie d’abord l’architecture navale en Suède avant de rejoindre les Beaux-Arts de Paris en 1947, sans jamais décrocher son diplôme. Il passe notamment par l’agence de Jean Prouvé, puis rejoint Jacques Couëlle sur la Côte d’Azur dans les années 1960. Autodidacte, Lovag se définit comme habitologue plutôt qu’architecte. Car ce qui l’intéresse n’est pas tant la forme d’une maison que la manière dont on y vit. Chez lui, le cercle n’est pas un caprice esthétique : il découle du corps humain, de ses gestes et de son champ de vision. Les angles droits ? Une invention contre nature. « Dans la nature les angles n’existent pas », résumait-il.
Au fil de ses voyages, l’habitat troglodytique le fascine. Il observe les grottes et les formes primitives. Une architecture de l’instinct, presque archaïque, dont il tire une conception radicalement moderne de l’habitat. Le Palais Bulles ne se dessine pas véritablement depuis l’extérieur. Il pousse depuis l’intérieur. Lovag commence par observer le terrain, les déplacements et les usages, puis monte des gabarits métalliques grandeur nature afin d’éprouver les volumes avant leur réalisation. Les ouvertures sont décidées en fonction de ce qu’elles doivent offrir : une baie elliptique cadre l’horizon, un oculus rapproche le regard de la végétation, un skydome attrape le ciel et la lumière. Une architecture évolutive, susceptible de proliférer au gré de ses habitants. La bulle devient l’enveloppe d’un espace habitable pensé autour de la convivialité, de la nature et des besoins quotidiens.
Une folie à deux
L’histoire commence avec un autre homme : Pierre Bernard (1922-1991), riche industriel et mécène français, qui avait déjà confié à Lovag une première maison à Port-la-Galère, juste en contrebas. Séduit par l’expérience, il lui commande en 1979 une demeure autrement plus ambitieuse, située à quelques kilomètres, sur les collines de l’Estérel. Entre les deux hommes, le projet se construit presque sans limites. « Je ne sais pas à quoi ça va ressembler, je ne sais pas combien de temps ça va prendre et je ne sais pas combien ça va coûter », avait prévenu Lovag au début de l’aventure. Un premier noyau est achevé en 1984, puis la maison prolifère. Une seconde tranche débute à partir de 1985, les bulles colonisant progressivement la pente. Bernard meurt en 1991 alors que le projet n’est pas tout à fait achevé.
Un an plus tard, Pierre Cardin rachète la propriété aux enchères. Le coup de foudre paraît presque écrit d’avance. Figure de la mode futuriste des sixties aux côtés de Paco Rabanne et André Courrèges, Cardin avait depuis longtemps fait du cercle une signature. Robes-bulles, découpes géométriques, casques, hublots et silhouettes Space Age peuplent son univers. Face à cette architecture semblant tout droit sortie d’une autre planète, la rencontre est évidente. « C’est le corps d’une femme. Les bulles, ce sont ses seins ; les couloirs, ses boyaux. Tout y est absolument sensuel », dira-t-il de sa nouvelle demeure.
Mais Cardin y voit aussi le futur : la bulle lui évoque tout à la fois l’habitat fœtal, la grotte de l’homme préhistorique et les satellites lancés à la conquête de l’espace. Et il ne se contente pas d’y poser ses valises. « Monsieur Cardin a apporté son génie en habillant les espaces intérieurs. Deux génies se côtoient ici », résume notre guide. La formule est juste. À l’architecture organique de Lovag, le couturier superpose son propre univers. Il confie les dix suites à une constellation de jeunes artistes donc Patrice Breteau, Jérôme Tisserand, Daniel You, François Chauvin ou Gérard Le Cloarec, et y installe sa collection de design des années 1960 et 1970. Il dessine également les étranges sièges sculpturaux du salon, inspirés du monde végétal et réalisés par le tapissier Claude Prévost.
OVNI domestique
Près de 35 ans plus tard, l’univers est resté étonnamment intact. « Tout est resté dans la configuration d’origine », poursuit Roberto en ouvrant les portes des suites. Les lits des chambres sont ronds, évidemment. Des lampes Pipistrello côtoient des pièces beaucoup plus confidentielles, comme des lampes métalliques du sculpteur Serge Manzon. La suite baptisée Les Origines de l’Univers bascule dans un imaginaire cosmique presque surréaliste, évoquant Dali. Aux murs, les artistes invités par Cardin ont transformé les chambres en autant de petits mondes. « Chaque pièce nous invite à ouvrir notre curiosité », poursuit notre guide.
Partout, l’œil est attiré par un détail, pour certains de véritables prouesses techniques. Comme cette gigantesque baie vitrée qui bascule à l’aide d’un contrepoids, avant de disparaître à 2,50 mètres dans le sol, effaçant en quelques secondes la frontière entre le salon et la piscine. Les sols sont couverts de travertin rouge d’Iran dont la couleur évoque la roche de l’Estérel. « Sa découpe a nécessité un travail considérable : 2 jours pour réaliser un mètre carré » explique Roberto. Et puis il y a l’eau, partout. Elle ruisselle des fontaines, tombe en cascade et nous encadre avec la mer. Véritable expérience des lieux, elle disparaît puis réapparaît au fil des bassins et des fenêtres, comme autant d’yeux braqués sur le paysage. Ici, aucun chauffage ni aucune climatisation. Dans le long couloir, une brise marine circule naturellement et apporte sa fraîcheur bienfaisante.
Le théâtre de Cardin
Il reste pourtant un élément qui ne porte pas la signature de Lovag : l’amphithéâtre. Le projet initial en prévoyait déjà un, mais Cardin souhaite donner au Palais une autre dimension culturelle et pouvoir y accueillir plusieurs centaines de personnes. Il abandonne le dessin de Lovag et fait réaliser le théâtre actuel par un architecte italien, à l’emplacement initialement réservé à un court de tennis. Face aux gradins, l’infini de la Méditerranée, qu’aucun autre décor ne pourrait rivaliser.
Avec Cardin, le Palais change alors de statut. De résidence privée, il devient salon et lieu de rencontres. Défilés, tournages, concerts et galas s’y succèdent, particulièrement au moment du Festival de Cannes. Lenny Kravitz y a passé la nuit, se souvient Roberto. Jacquemus, lui, a pris son élan depuis l’une des suites avant de plonger dans la piscine. Plus récemment, le groupe français L’Impératrice y a donné un concert acoustique filmé par ARTE. Des anecdotes qui nourrissent la mythologie d’un endroit dont l’accès reste jalousement gardé.
Pierre Cardin y restera profondément attaché jusqu’à sa mort, en 2020. Plus qu’une résidence, le Palais semble condenser toutes ses obsessions : le futur, l’art, la mode, la fête et cette volonté constante de ne jamais refaire ce qui a déjà été fait. Le Palais Bulles n’est finalement ni tout à fait une maison, ni tout à fait une œuvre d’art. C’est un monde en soi.
Musée Pierre Cardin
L’héritage Pierre Cardin continue de voyager. Ce mois de septembre, un nouveau musée consacré au couturier ouvre ses portes à Venise, dans le Palazzo Ca’ Bragadin, où aurait vécu Casanova, propriété Cardin. Porté par son petit-neveu Rodrigo Basilicati-Cardin, aujourd’hui président de la Maison Pierre Cardin, le lieu rassemble sur près de 1.000 m² plus de 350 pièces – créations historiques et contemporaines, dessins originaux, haute couture, mobilier, luminaires et objets de design – qui retracent les multiples facettes du créateur. Une place particulière sera réservée à ses Sculptures Utilitaires, dont les formes futuristes brouillent les frontières entre art et fonction. « Une robe est comme une maison : il faut s’y sentir chez soi », disait Cardin. Le créateur collectionnait les lieux comme il dessinait ses vêtements : sans véritable frontière entre art, architecture et mode.
Musée Pierre Cardin, Santa Croce, Calle de la Regina 2329, Venise
© Photos Elodie Gutbrod
JACINTHE GIGOU
Jacinthe Gigou est historienne de l’art et de l’architecture, spécialisée dans le patrimoine moderne. Installée à Bruxelles depuis plus de vingt ans, elle œuvre à la valorisation et à la diffusion de l’architecture du 20e siècle à travers des projets curatoriaux, éditoriaux et culturels. Après avoir dirigé l’agence patrimoniale Arkadia, elle fonde en 2021 Modernista, plateforme dédiée au modernisme belge. Elle collabore régulièrement avec différents médias en Belgique et à l’international, et a publié plusieurs ouvrages consacrés au modernisme et au brutalisme, dont Bruxelles moderniste (Racine, 2025), Brutalism in Belgium (Prisme, 2024). Elle est également attachée aux relations extérieures à la Faculté d’architecture La Cambre Horta (ULB).
Instagram : @modernista.be