Riken Yamamoto lauréat du Prix Pritzker 2024

07.03.24

Succédant à David Chipperfield, lauréat 2023, Riken Yamamoto s’est vu décerner le prix Pritzker 2024 par un jury qui salue un architecte militant social qui, « par la qualité forte et cohérente de ses bâtiments, vise à donner de la dignité, à améliorer et à enrichir la vie des individus et leurs liens sociaux« . Ses réalisations témoignent d’une approche sociale de l’architecture et de l’urbanisme, attentifs aux usages et aux liens entre individus.

Les organisateurs du Prix Pritzker ont honoré un architecte qui “établit des liens entre espaces publics et espaces privés, inspirant ce faisant des sociétés harmonieuses en dépit de la diversité des identités, des économies, des politiques, des infrastructures et des systèmes d’accès au logement”. 

Riken Yamamoto © Tom Welsh

Né à Pékin, en Chine, en 1945, Riken Yamamoto développe une pratique de l’architecture flexible à l’ambition sociétale qui met à l’honneur la dignité de la vie quotidienne des individus et de leurs liens sociaux. Enfant, il grandit avec sa famille dans une maison calquée sur le modèle traditionnel japonais, la Machiya, composée par la pharmacie de sa mère à l’avant et le logement familial à l’arrière. “Le seuil, d’un côté, était celui de la famille, et de l’autre, celui de la communauté.” déclare-t-il. 

Diplômé de l’Ecole d’architecture de l’Université Nihon au Japon et d’une maîtrise à l’Université des arts de Tokyo, il mène des recherches anthropologiques à l’Institut des Sciences Industrielles à Tokyo et fonde en 1973 son agence sous le nom de Riken Yamamoto & Field Shop. Initialement porté vers des réalisations résidentielles, l’explosion de la bulle immobilière au milieu des années 1990 propulse son atelier vers la commande publique. Il signe alors de nombreuses réalisations d’envergure comme l’Université Nagoya Zokein, The Circle à l’aéroport de Zurich, le musée d’art de Yokosuka, la maison Ecoms. 

Ses visites des villes au Maghreb (notamment Rabat, Fès et  Marrakech au Maroc) inspirent à Riken Yamamoto l’idée d’un développement organique des villes. Le bâtiment prime sur le plan d’ensemble et l’expérience de l’habitant prend le pas sur la vision du planificateur urbain. Passages, cours disposées en quinconce, chicanes dessinent des villes tentaculaires. Il s’agit de retranscrire leur densité, leur porosité, leur flexibilité et de mettre en lumière leur caractère cellulaire. 

Récusant toutes interactions urbaines contraintes, Riken Yamamoto fait le pari d’une spatialité créatrice de flux humains par son imprévisibilité et sa souplesse. Il joue entre espace intime et espace communautaire par des subtilités spatiales : ici, de minuscules fenêtres, là une coursive, ailleurs des parois de verre, mettent en relation les différents espaces tout en maintenant leur indépendance. Leitmotiv dans ses réalisations, la transparence lui sert d’outil unificateur et de levier d’appartenance : les personnes qui se trouvent à l’intérieur découvrent leur environnement, quand celles à l’extérieur tissent un lien avec l’espace public. 

Riken Yamamoto réussit donc avec brio le pari d’une ville mutante, interactive et organique. 

Quelques réalisations devenues icônes de son architecture : 

Logements Hotakubo à Kumamoto, Japon, 1991

© Riken Yamamoto

Réalisé en 1991, cet ensemble se veut le manifeste d’une nouvelle conception de l’espace collectif. Les bâtiments sont organisés autour d’un espace central qui constitue un seuil, uniquement accessible par les unités. Si chaque cellule d’habitation est autosuffisante, c’est pourtant leur agrégation qui fait tenir l’ensemble de ce programme dont le point d’orgue est la cour centrale. Comme l’affirme Riken Yamamoto dans son ouvrage La Ville cellulaire : « Ce plan constitue un mécanisme servant à éviter tout chevauchement entre la nature communautaire de l’habitation /cellule familiale et celle du square central. La première l’emporte toujours. ». 

Musée des arts de Yokosuka, Japon, 2006

© Riken Yamamoto

Riken Yamamoto bâtit le musée des arts de Yokosuka entre 2004 et 2007 en prenant le parti d’un “type de musée adapté à une visite longue”. Au cœur d’un site d’exception, face à la mer de Sagami et entouré des montagnes de Kanagawa, le paysage naturel fait corps avec l’édifice, dont la majeure partie du volume architectural est enfoui dans le sol. Les caissons imbriqués qui constituent le musée permettent une organisation ingénieuse, adaptée aux problèmes environnementaux associés au site balnéaire : la partie périphérique est destinée aux équipements publics, la partie centrale abrite les installations sensibles d’exposition et de collection. A l’apparence minimaliste et sophistiquée du musée répond l’espace intérieur composé d’escaliers incurvés et d’ouvertures ponctuelles qui offrent des perspectives sur l’extérieur. Riken Yamamoto a remporté pour ce projet le prix de l’Institut japonais des architectes en 2010.

La caserne de pompiers Hiroshima Nishi, Japon, 2000

© Riken Yamamoto

Construite en 2000, la caserne d’Hiroshima ressemble à une véritable machine vouée à l’espace public: l’ensemble constitue un volume transparent recouvert de persiennes en verre afin que les personnes puissent voir diverses activités de l’extérieur. Les espaces d’entraînement des pompiers, habituellement situés à l’écart, occupent le cœur même de l’édifice. Chaque installation intérieure gravite autour d’un atrium, prétexte à toute une série d’interactions. Un hall d’exposition et une vaste galerie d’observation permettent aux écoliers d’assister aux entraînements à travers des parois de verre. Au-delà de sa fonction spécifique, le lieu endosse un rôle dans le façonnement d’une communauté locale. 

The Circle à l’aéroport de Zurich, Suisse, 2020

© Riken Yamamoto

Riken Yamamoto se voit confier ce projet d’envergure en 2020, avec comme exigences de surprendre et d’inspirer les visiteurs, de refléter la  “swissness” et de créer des connexions avec le monde. L’architecte crée pour cette zone aéroportuaire une unité compacte en forme de croissant qui épouse la limite du site entre l’esplanade de l’aéroport et le Butzenbüel, colline dégagée libre de construction. Long de 625 mètres et quadrillé de fenêtres régulières, le bâtiment n’est pas sans rappeler les espaces segmentés d’une vieille ville historique. Telles des ruelles, des passages publics sinueux, abrités d’un toit en verre, traversent la masse compacte du bâtiment. Les villes médiévales suisses sont une source d’inspiration pour la conception de ce lieu, qui puise dans leurs structures flexibles pour créer des espaces modulables, interconnectés et durables. Le bâtiment a été récompensé pour son efficacité énergétique en étant certifié par Leadership Energy and Environmental Design : l’approvisionnement en chaleur et en air froid s’effectue par le sol, utilisé comme accumulateur au moyen de poteaux énergétiques et le toit est recouvert d’installations photovoltaïques. 

Considéré comme un « Nobel de l’Architecture », le Pritzker, fondé en 1979, récompense tous les ans la carrière d’un architecte vivant dont « l’œuvre a apporté une contribution constante et significative à l’humanité et à l’environnement bâti par le biais de l’art de l’architecture. ».

Pauline Leroux