Architecture et haute couture : regards croisés

Après avoir parcouru plusieurs capitales emblématiques de la mode, New York, Londres, Milan, la Fashion Week Automne/Hiver 2024-2025 s’achève à Paris du 26 février au 5 mars. Maisons de couture séculaires et créateurs émergents dévoilent leurs collections au cœur d’architectures remarquables, consacrant Paris comme haut lieu artistique.

Vue du défilé Christian Dior – Mode Féminine Automne/Hiver 2024-2025, scénographie réalisée par Shakuntala Kulkarni – Droits réservés

Regards sur ces architectures du 20e siècle qui accueillent les défilés

Le palais de Tokyo est l’épicentre de la session Mode féminine Automne/Hiver 2024-2025 pour cette édition de la Fashion Week. Bâti en 1937 à l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris, l’édifice a fait l’objet d’une rénovation par les architectes Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal pour devenir à sa réouverture en 2012 le plus grand site européen dédié à la création contemporaine. Les architectes ont mis à nu la structure de béton brut, de métal et les verrières condamnées de l’édifice, afin d’en révéler et d’en célébrer la matérialité, la lumière et le potentiel plastique. Les volumes ainsi dégagés offrent une spatialité riche et poétique, et de nombreux espaces sont laissés libres pour les manifestations d’art contemporain. 

Vue du défilé Rick Owens – Mode féminine Printemps/Eté 2023 au Palais de Tokyo – Crédits: Geoffroy Van Der Hasselt
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Vue du Palais de Tokyo – Crédits : Getty Images

Cette édition 2024 de la Fashion Week s’est ouverte à la Cité de la mode et du design par le défilé des étudiants de l’Institut Français de la Mode: une occasion unique de célébrer le travail des étudiants de cette prestigieuse institution. Cette inauguration a mis en lumière un bâtiment qui, d’ancien centre industriel, a connu une métamorphose totale tant dans son architecture que dans sa vocation. Les Magasins Généraux sont édifiés en 1907 par l’architecte Georges Morin-Goustiaux à la demande du Port de Paris. Celui-ci fait le choix architectural audacieux d’une mise à nu de l’ossature en béton, signant ainsi la création des premiers docks parisiens modernes du 20e siècle. En 2005, les architectes Dominique Jakob et Brendan MacFarlane sont choisis pour imaginer le projet de reconversion du lieu en Cité de la Mode et du Design. Ils dessinent une architecture vivante et organique en revêtant le squelette en béton armé d’une peau conceptualisée sous le nom de “plug-over”. Inspiré par le mouvement du fleuve, le “plug-over” invite à concevoir une architecture qui, à l’instar de la mode, se connecte au tissu urbain environnant. 

Vue de l’Institut Français de la Mode – Droits réservés

Mode et architecture : inspirations, techniques et langage communs

Intégrer ces créations de la mode féminine au sein d’architectures remarquables rappelle le dialogue fécond qu’entretiennent la mode et l’architecture tout au long du 20e siècle. Elles se constituent autour d’un langage commun, d’une culture des avant-gardes et d’une recherche constante de synthèse des arts.

Toutes deux proposent de penser le corps humain dans une enveloppe textile et spatiale, ce qu’illustre bien l’exposition au musée Yves Saint Laurent: “Transparences, Le pouvoir des matières”. Mousseline, organza, dentelle et tulle suggèrent un dévoilement du corps féminin et entrent en écho avec la scénographie conçue par l’architecte Pauline Marchetti : celle-ci explore le thème de la transparence en ponctuant l’espace de paravents tendus de tissus diaphanes, de fonds de vitrines animés de panneaux rétroéclairés. Textile et architecture offrent ainsi ce travail conjoint autour de la nudité revisitée. 

Aperçu de l’exposition « Transparences, Le pouvoir des matières » au musée Yves Saint Laurent – Crédits : Audrey de Sortiraparis

C’est aussi en puisant dans des techniques communes que se rencontrent la mode et l’architecture. Si, chez Moncler, le créateur Craig Green propose des vêtements qui évoquent des tentes ou des sacs de couchage, côté architecture, Rudy Ricciotti fait régulièrement allusion à la précision de la dentelle dans les bâtiments qu’il dessine, par le biais d’une structure en béton ultra-fine.

Si un antagonisme semble opposer ces deux disciplines – le caractère éphémère de la mode contre la pérennité de l’architecture – chacune emprunte dans certaines réalisations les particularités de l’autre. Aussi, l’architecture, habituellement conçue pour durer, devient-elle éphémère, modulable. Les collections vestimentaires, quant à elles, sont de plus en plus pérennes, ce dont témoigne bien le défilé Dior de la Fashion Week dans lequel la créatrice Maria Grazia Chiuri met à l’honneur cette époque de transition de la fin des années 60, où la mode sortait du cadre de l’atelier pour conquérir le monde. 

Pauline Leroux